Selon le plus récent rapport de l’Association canadienne des professionnels de l’apiculture (ACPA), l’hiver dernier fut couronné de succès pour les abeilles mellifères de tout le Canada : sur le plan national, les pertes en hivernage ont été sous la barre des 17 %. Si l’on ajoute à cela le fait que le nombre des abeilles domestiques au Canada se situe à un niveau record, alors on a toutes les composantes pour une belle histoire à raconter autour de la santé des abeilles – bien que vous ne pourriez le savoir en écoutant les déclarations alarmistes et les discours chargés dont vous bombardent certains groupes.

Au Québec, plus particulièrement, les pertes en hivernage cette année ont été sous la moyenne nationale, légèrement sous les 16 %. Comme nous avons pu le voir au cours des dernières années – et bien entendu sur une plus longue période –, les pertes en hivernage fluctuent grandement d’année en année à cause de divers facteurs, le plus important étant les conditions météorologiques.

On a beaucoup discuté au Québec de la décision de l’Ontario de mettre en place des restrictions sur les semences traitées aux néonicotinoïdes. En fait, l’Ontario constitue l’étude de cas parfaite pour le Québec. Dans cette province, au cours des cinq dernières années, les pertes en hivernage ont bondi de 12 à 30 %, puis à 50 %, avant de retomber à un niveau de moins de 18 % cette année. Ces fluctuations étaient le résultat d’une combinaison de facteurs, notamment la météo, l’alimentation et la robustesse des colonies d’abeilles.

Toutefois, ce qui n’a pas changé au cours de cette période, c’est l’utilisation qu’ont faite les agriculteurs des semences traitées aux néonicotinoïdes, les « néonics ». Les nouvelles restrictions sur l’utilisation de ces innovations en Ontario n’ont pris effet que pour la saison de semis 2016. Donc, bien que certains groupes ayant des motivations politiques pointent les néonics comme la cause principale des problèmes de santé des abeilles en Ontario, les faits ne sont tout simplement pas là pour appuyer de telles prétentions.

Cette situation devrait servir d’avertissement au Québec, qui songe à implanter des restrictions sur l’utilisation des néonicotinoïdes dans la province, soi-disant afin d’améliorer la santé des abeilles. En jetant un coup d’œil sur les pertes en hivernage au cours des cinq dernières années au Québec, on note qu’elles ont été tout de même raisonnables, avoisinant les 18 %, avec un pic à 24 % en 2013 et un creux de moins de 16 % cette année.

L’ACPA a demandé de façon plus particulière aux apiculteurs de tout le pays ce qu’ils croyaient être les principales causes des pertes en hivernage cette année. Ils ont pointé de mauvaises reines, les acariens Varroa, le manque de robustesse des colonies et les conditions météorologiques comme les quatre principales causes. Les pesticides, en général, et les néonicotinoïdes, en particulier, n’ont pas figuré dans la liste.

Il y a manifestement un décalage entre les apiculteurs eux-mêmes et certaines des organisations provinciales d’apiculture qui disent représenter leurs intérêts et qui mettent l’accent de façon prononcée sur un appui à une interdiction des néonicotinoïdes. Leurs membres seraient beaucoup mieux servis si ces organisations se concentraient sur les vraies questions qui inquiètent les apiculteurs de la province.

Malheureusement, le gouvernement de l’Ontario a cédé à la pression des groupes d’activistes et mis en place une règlementation qui limite sévèrement l’utilisation des semences traitées aux néonics par les agriculteurs. Le gouvernement ontarien a déclaré que l’objectif de cette règlementation était d’abaisser les pertes en hivernage à 15 %. Or, cette année, avant même que les nouveaux règlements aient été appliqués, les chiffres de pertes sont tout près de ce seuil en Ontario. Le Québec doit reconsidérer son intention de mettre en place une règlementation qui n’aurait aucune influence apparente sur les pertes en hivernage des abeilles domestiques, mais qui aurait toutefois un impact négatif sur les agriculteurs.

La mise en place de règlements qui restreignent l’utilisation des néonicotinoïdes pour les agriculteurs est lourde et coûteuse. De tels règlements ne servent qu’à retirer un élément utile du coffre d’outils qui a permis aux agriculteurs de pratiquer leur métier d’une façon de plus en plus durable. Forcer les producteurs agricoles à revenir à d’anciennes méthodes de production n’est bon ni pour eux, ni pour l’environnement, ni pour les Québécois et les Canadiens dans leur ensemble.

Ces plus récentes données sur les pertes en hivernage des abeilles et les commentaires d’éminents experts en apiculture du Canada devraient être un signal clair pour le Québec : restreindre l’utilisation des néonicotinoïdes aura comme seul effet de nuire à l’industrie agricole et fera très peu pour protéger les abeilles.

De très nombreux intervenants travaillent ensemble et de façon productive afin de trouver des solutions aux principaux défis cernés par les apiculteurs dans le cadre d’initiatives comme la Table ronde sur la santé des abeilles d’Agriculture et Agroalimentaire Canada. Alors, laissons donc tomber la désignation de coupables et la politique et travaillons ensemble à la recherche de solutions signifiantes afin d’assurer la réussite continue de cette industrie vitale qu’est l’apiculture.

Pierre Petelle
Vice-président à la chimie, CropLife Canada